Le pays d’où elle vient

 

                                                                                    madeleine lommel 

        

     Il y a peu de temps, à propos de l’exposition Dubuffet et l’Art Brut, un journaliste déclarait «...donc finalement, l’Art Brut n’est-il pas, lui aussi, en passe de devenir de l’art culturel ?» ; tandis qu’ici et là se faisaient certaines comparaisons : « celui-ci travaille à la manière de..., celui-là s’inspire d’un tel » !
     Certains acquiesceront à de telles remarques, mais combien aussi seront, tout comme je le suis, affligés que l’on puisse arriver à de telles conclusions ! Chemin allant, l’art brut s’expose de la même manière que l’art culturel, avec le même souci d’ordre, de distance, d’explications codées sans que ne soient justement mis en exergue le pourquoi et le comment de sa spécificité ; l’usage étant de se tenir aux règles inscrites, de ne pas déborder du cadre ! 
     En 1977, lors de l’ouverture de la collection d’art brut, à Lausanne, Dubuffet avait fait cette judicieuse remarque : « je vous ai laissé une petite fille en sabots, vous l’avez endimanchée ». Depuis lors elle n’a jamais retrouvé ses habits de tous les jours. Toilettée, conservée - ce dont on devrait se réjouir pour préserver son futur -, elle est installée de telle façon qu’on ne l’a reconnaît plus ; on l’habille à la mode du jour qui n’a rien à voir avec celle du pays d’où elle vient.
     A peine écoulé le temps - combien long - du regard indifférent et parfois dédaigneux porté à son égard, la voilà reconnue enfant légitime, et on la prône, là où on la reconnaît, non pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’on désire qu’elle soit !
     Elle reçoit les honneurs les plus fous, allant jusqu’à oublier son passé : art populaire, artisanat, travail de la main, tout ce qui est au plus proche de notre quotidien ; entravés, ceux-ci ressurgissent sans crier gare, tirant la langue à ceux qui la découvrent perplexes !
     Nombre de textes ont été écrits sur son histoire, tout a été dit ou à peu près à son propos ; les analyses les plus fines, les plus pertinentes qui auraient dû faire que plus aucun malentendu n’existe à son propos ; mais c’était ne pas compter sur la soif d’inédit qui en ces temps moroses habite certains.
     Sans préparation, elle est la réplique cinglante de ce qui secrètement nous habite ; livrée à une surenchère qui ne cesse de s’accroître, elle court le risque d’être progressivement enfouie dans “une généralité convenue”.

 

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La lettre :                  1. Dubuffet et l'art brut   2. Architectures sans raison   

                                    4. Espaces reconquis   5. Expression brute