Architectures sans raison

 

                                                                                    madeleine lommel 

        L’Art brut étant par excellence une histoire privée, il n’est nullement dans l’intention de ceux qui le pratiquent d’être connu ou reconnu.

S’opérant loin des regards il puise sa force dans la clandestinité.

     Est-il possible, dès lors, que des constructions réalisées en pleine lumière et ne pouvant, de ce fait échapper aux regards, se situent dans la même optique, dans la même indépendance ?

      Seules des raisons supérieures peuvent pousser à un travail qui s’avère la plupart du temps gigantesque et que l’on nommera volontiers déraison !

      Variées à l’infini, ces constructions nous étonnent par leur diversité, nous étonnent davantage encore par leurs motivations. Engendrant des attitudes inexplicables autant qu’inexpliquées, modifiant le sens et le poids du temps, il semble impossible pour ces constructeurs de renoncer à l’entreprise, il leur faut avancer coûte que coûte, engagés qu’ils sont dans un processus qui a lien avec le monde qui les habite et qui souvent les hante.

     Aucun d’eux n’explique vraiment ce avec quoi ils sont aux prises, aucun n’éclaire, n’ouvre de porte, tous n’énoncent que de banals propos, tout à l’histoire à laquelle ils doivent donner corps, à laquelle ils sont comme enchaînés : 

     Délire mystique de Virgili, qui créa un monde à l’image de Dieu et dont le discours n’est que sublimation.

 

« Dieu c’est l’architecte du monde

Quand je fais quelque chose

Cela ne vient pas de moi

C’est le créateur qui parle »

 

     Hommage solennel et énigmatique de Da Costa à la petite chienne Laika, morte dans l’espace ; comment en effet cet événement a-t-il pu déclencher chez ce Portugais immigré dans la campagne normande une ferveur religieuse d’une ampleur telle qu’elle l’incita à construire non seulement un mausolée mais d’envahir de mosaïques bleues le sol et le mur d'accès de sa maison ?

     Et que se passa-t-il pour que l’Italien Simon Rodia se mit à élever sur son bout de terre des tours qui ne sont pas de Babel, mais flèches qui tendent vers le ciel, dont on ne sut d’ailleurs jamais ni le comment ni le pourquoi, puis un jour s’en alla, sans raison, abandonnant le tout à un voisin, dit-on !

     Ferdinand Cheval construisit “LA REINE DU MONDE” qu’une pierre heurtée sur son chemin lui révéla : instruction à laquelle il obéit point par point jusqu’à sa mort nous laissant, comme ultime ouvrage, “LE TOMBEAU DU SILENCE ET DU REPOS SANS FIN” aux formes flamboyantes.

     L’Abbé Fouré, l’Hermite de Rotheneuf, se sentant renié par la terre se tourna vers l’immensité de l’océan et grava sur les roches la légende nommée ici de Rotheneuf et qui vaut pour toute aventure humaine, tandis que Raymond Isidore, auquel personne ne prêtait attention, bâtit à l’ombre de la cathédrale une Chartres humble et glorieuse sous ses débris de céramique.

     Nombre de ces lieux peuplent la campagne, là où les traditions conservent encore leurs forces vives : la terre, ancestrale parfois, comme celle de Théo Wiesen, dont la scierie où le travail du bois avait, dans la campagne lourde et sombre du Nord, envahi sa vie entière, alla jusqu’à planter en bord de route de hauts bois sculptés ; signifiant inviolable la terre où tout avait été labeur

     Landreau invitait chaque dimanche les passants à regarder sa noce et son bal en mouvement ; coutume dominicale qui unissait la foule rassemblée devant sa maison, tandis que Petit Pierre faisait tourner son manège uniquement le dimanche au temps où celui-ci signifiait repos et hymne à Dieu.

     Le boulanger Séron déposait au creux de ses sculptures un objet qui plus tard en deviendrait l’âme, et le Docteur Faure parle de la nécessité de fabriquer un abri intime au sein même des lieux psychiatriques : abri du corps et aussi celui de l’âme !

     Il est des lieux souvenirs d’un moment fixé à jamais, telle la maison de Jean Dhièvre à St Dizier qu’il nomma “LE PETIT PARIS” et que certes on doit à l’aura que la capitale exerçait sur cet homme qui, chargeant de fleurs, d’oiseaux et de monuments parisiens la façade de sa maison, dressa une carte postale idyllique dans la rue principale de St Dizier !

     Certains lieux aux frontières du dérisoire risqueraient de passer inaperçus, s’ils n’attiraient quelque regard perspicace, mais encore faut-il pour les découvrir s’aventurer dans des endroits de grande banalité, là où rien ne semble subsister, pressentis en quelques sortes comme lieux à renaître.

     Madame Devidal, suite à l’affront public qu’elle subit, parmi tant d’autres femmes, aux lendemains de la guerre, se réfugia, tête rasée, dans une maison qu’elle fabriqua avec cageots et vieilles pierres !

      A Nesle-la-Gilberde, Gaston, dit Monsieur G, se mit, après ses voyages autour du monde, à bâtir une maison faite de tours, de terrasses, avec piscine intérieure et une salle de projection où images et voix passées faisaient écho à celles du présent. Il remplissait de même murs et façade de tout ce qui était de la vie, selon des lois qu’il réinventait. Devenu la risée du village, Gaston, lui, n’entendait que lasers et chants d’oiseaux ! Sur le déclin de sa vie, il se mit à creuser dans son jardin une tour souterraine qui serait la plus grande des tours : la dernière, celle qui retourne à la terre dont l’on vient.

     Tourquetil n’a de cesse de suspendre au beau milieu de son pré une foison d’hélicoptères, d’avions et de parachutistes pourvus du barda et du fusil comme si le débarquement venait de se produire : léger arsenal fait de bouts de zinc peints dans les tons de camouflage bleu-vert.

      D’autres semblent simplement se distraire, or il n’en est rien : Robert Vasseur tout comme Abdel-Kader Rifi n’ont eu de cesse de charger leur maison de céramiques et de peintures et, quand ils se trouvèrent dans l’incapacité physique de continuer, ils se mirent à tricoter employant la laine comme support pour perpétuer leur rêve.

      Rien à leurs yeux n’est ridicule ; évoluant dans un monde auquel nous semblons étrangers, ils nous surprennent par leur capacité à créer leur monde.

      Il est ainsi quantités de lieux, connus, inconnus, perdus, détruits : certains se détériorent par l’usure du temps, d’autres par le peu d’attention que les hommes y portent, ou encore par quelques vandales, comme ce fut le cas pour Camille Renault qui par trois fois se mit à rebâtir son domaine.

Tous, à des degrés divers, nous instruisent sur le sens caché de notre existence.

      Alors, si à leur propos on emprunte à l’architecte Bernard Lassus le titre d’“HABITANTS PAYSAGISTES” c’est parce que celui-ci, se détournant de l’urbanisme d’un Le Corbusier, fut frappé par le primordial qui se dégageait de ces constructions, de la même manière que furent frappés les artistes devant les œuvres de fous !

      Cette appellation ne concerne, bien entendu, nullement nos bâtisseurs dont le propos n’est en rien d’une quelconque utilité sociale ;

Architectures sans raison, elles font écho à nos attentes les plus secrètes qui ne sont captables que dans l’absolu.

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La lettre :              1. Dubuffet et l'art brut   3.  Le pays d'où elle vient   

                                 4. Espaces reconquis   5. Expression brute