Un monde silencieux 
qui fait beaucoup de bruit

                                                                                    madeleine lommel


          Spéculant tantôt sur la déraison, tantôt sur l’obsession, nous égarant même jusqu’à parler d’expression, nous nous sommes progressivement encombrés de tant de considérations que nous avons négligé de réfléchir sur ce qu'il allait advenir de l'art brut. 
     Nous avons été jusqu’à oublier ce dont il s’agissait ; c’est-à-dire de la reconquête d’une énergie intime, de sa réorganisation.
     Aujourd’hui il nous faut, en toute objectivité, nous rallier à ce dont quelques psychiatres, à l’esprit attentif et audacieux, furent les révélateurs au milieu d’un reniement général.
     Découverte qui d’ailleurs aurait pu ne pas dépasser une valeur thérapeutique si, dans la foulée, certains artistes ne trouvant pas satisfaction au sein de mouvements qui se multipliaient toujours davantage, n’avaient été en recherche d’une conception radicalement nouvelle de l’art : des expressionnistes aux surréalistes, de Klee à Picasso, jusqu’à Dubuffet ; homme au sens pratique qui, en quête de productions analogues au-delà des murs de l’hôpital, nous mit non plus face au seul univers psychiatrique, mais face au monde libre.
     A partir de ce moment, il devenait naturel de considérer comme art ce qui n’était en rien un passe-temps, mais un acte auquel l’auteur s’adonnait jusqu’à s’y réfugier ; encore fallait-il admettre que cet acte était issu d’une expérience personnelle : celle que “l’homme du commun” acquiert au travers d’un métier, d’une pratique, voire d’une épreuve et qui annule toute tentative de comparaison ou d’assimilation avec une recherche artistique.
     Il s’agit ici d’histoire humaine, de ses aléas, de ses vicissitudes, de la fatalité, et non, bien entendu, d’histoire de l’art, avec ses mouvements, ses lois, ses exigences, ses revendications. Il s’agit aussi, et sans doute est-ce en cela que nous ne pouvons y être indifférent, d’un peu de soi ! 
     Dans le repli des jours aux apparences ordinaires, voire insignifiantes, au creux du tumulte, naît le distinctif, l’exceptionnel, l’imprévisible !
     Voyez Darger qui, durant quarante ans, entassa journaux et images, pour œuvrer seul, au sein même de la maison d’un homme du monde de l’art, sans éveiller le moindre soupçon, grâce à quoi d’ailleurs rien ne put le détourner de sa besogne, au point que lorsque le tout fut découvert fortuitement, suite à l’entrée définitive à l’hospice du vieil homme, celui-ci proposa simplement de tout jeter !
     Cette espèce de bon sens, de mise en ordre, de pudeur ou du besoin de se désencombrer lui et les autres nous est totalement étranger à nous les raisonneurs, les ramasseurs, les faiseurs de l’histoire !
     Darger avait réalisé ce qu’il avait entrepris dans un silence protecteur et de ce fait n’avait aucune raison de chercher à pérenniser ce qui ne relevait en rien d’une intention artistique. 
     Voyez encore Hélène Reimann qui se devait de défendre l’acte qu’elle était en train d’accomplir parce que le personnel de l’hôpital où elle était internée, soucieux d’ordre, confisquait ses dessins, interrompant ainsi à tout instant le processus entamé “pour se rassembler”, processus dont parle souvent le docteur Oury.
     Car, entendons-nous bien, seul le faire importe : le faire pratiqué dans une urgence quasi incontrôlable. Et si quelques-uns aiment à penser que l’auteur en question jouirait d’une liberté qui lui ouvrirait les portes de la création, il semble difficile de les suivre dans cette voie sachant pertinemment qu’un drame latent en est la clef. 
     Aujourd’hui la découverte de ces productions a pris un attrait d’une ampleur considérable autant qu’inattendue ce qui nous met en droit d’être aussi interrogatif devant cet attrait que devant le mépris si fortement affiché hier et même d’avoir quelque indulgence pour la méconnaissance quasi unanime d’alors, tant devait être déroutant, qu’en dehors de toutes préparations puisse être menée à bien une entreprise de cette nature. 
     Reste à savoir si, à ce tournant de l’histoire, nous aurons encore la capacité d’aller à l’aventure avec ce que cela comporte de risque, d’interrogations et de sentiments mêlés, si le désir de recherche ne finira pas par se transformer en une curiosité purement théorique éliminant alors ce qui pourrait être du domaine du doute, du questionnement et de l’erreur ; de celle-là même qui oblige au discernement ; plus encore, pourrons-nous nous préserver du besoin d’intervenir en faisant faire le grand écart à ce qui relève de l’intime, pour le comparer, le classer, faisant fi jusqu’à l’impudence de son autonomie. 
     Parviendrons-nous de même à ne pas l'édulcorer par des tours de passe-passe, qui sembleraient au prime abord être une explication à la portée de tous, mais tendraient davantage de la confusion que l’initiation ? 
     Il nous reste à retenir que l’auteur d’art brut jamais ne prend la parole, nous invitant par là à être des plus attentifs à son égard. 
     Son silence même nous met en garde contre des dérives qui nous éloigneraient de ce à quoi il nous confronte et met en évidence que nous incombe le soin de ne le dénaturer en aucune façon que ce soit.

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La lettre du mois : 1. Dubuffet et l'art brut    3. Architectures sans raison   4. Le pays d'où elle vient   5. Espaces reconquis   6. Quelle pédagogie pour transmettre l'art brut ?   7. Nostalgie et avant-garde   2 poésies de Madeleine Lommel